Rencontre fortuite aux airs de retrouvailles

User de la simple expression « mi-chinois mi-occidental » pour expliquer la peinture de François Bossière, c’est manquer d’égards et d’attention envers son travail. En effet, il est riche d’éléments hétérogènes bien distincts qui se cherchent mutuellement, et leurs dialogues, voire leurs conflits sont rapidement effacés par cette généralisation hâtive.

Ma première expérience de lecture de ces oeuvres picturales tient de l’émerveillement, de la subite sensation d’une beauté saisissante. La secousse que suscitent en moi ces jarres de terre cuite traitées à l’encre légère est sans commune mesure avec le contenu que peut livrer une oeuvre courante ; l’authentique goût du pinceau-encre semble dominer l’image entière, les touches simples et librement « versées » tracent à grands traits et outrepassent la formation de la jarre romaine. C’est dans le placement des points d’encre que « l’intention précède le pinceau », les réserves restant imprégnées de volutes mélodiques, en plein dans l’attitude chinoise et l’aura orientale de la ressemblance spirituelle. Selon les propos de François lui-même « ces affinités ont quelque chose de souterrain, loin des apparences ». Qu’un non-Chinois puisse franchir ce pas, voilà de quoi ajouter à la vanité des descendants de l’Empereur Jaune. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Pour signifier que le spectacle ne fait que commencer, à l’autre bout de cette narration épique tout en finesse au cœur de l’encre, les hérésies commencent à prendre corps : un auroch de Lascaux charge à l’improviste, un coup de pinceau force brutalement une porte peinte en traits crus. Pourtant, l’éléphant n’a pas fait irruption dans le magasin de porcelaine, loin s’en faut, mais le « danger » et la tension brusquent les choses, l’image est tendue à bloc. Deux puissances antagonistes s’affrontent, se cherchent, se soupçonnent, se sondent, stupéfaites à la vue de l’étrangeté de l’Autre. Stephen Hawking nous dit que le temps est parfois sinueux, infléchi. Il s’infléchit maintenant pour de bon, alors même que l’espace s’étend et entre dans une phase de chaos et de secousses imprévues. François Bossière nous dit encore que l’encre « est le médium privilégié des humeurs passagères, des idées vagues qui éclatent comme des bulles, qui apparaissent et disparaissent aussi vite que l’écume ». C’est bel et bien l’encre qui a préparé le lit de noces de cette rencontre fortuite des hérésies.

Mais il faut souligner que cette présence d’éléments hétérogènes dans ces œuvres ne vise aucunement à nier les possibilités d’échange et de fusion, l’artiste écrit encore dans ses notes « Ma relation avec la culture chinoise était donc à la fois plus cachée et plus opérante que la fascination d’un lointain autre part. J’ai plutôt eu la sensation d’être déjà passé par là, c’était une confirmation plutôt qu’une révélation ». On peut aussi dire que la rencontre avec la culture chinoise a éveillé une sorte d’état d’être chinois dans le cœur de François. Mais je préfère placer cette description dans un véritable processus heuristique, qui ne relève pas seulement d’une heureuse rencontre avec une culture exotique. Ce processus indique en même temps un autre éveil : celui d’une pensée et d’un état d’être enfouis au plus intime. De fait, depuis la modernité les cultures occidentale et chinoise sont entraînées dans un processus permanent de découverte mutuelle, bien malgré les nombreux décalages et occasions manquées. On se heurte, on s’égare sur le chemin tout tracé des prescriptions de ses cultures d’origine, on porte d’autant plus spontanément les regards vers les lointains. Mais il est rarissime qu’en prenant conscience de la découverte d’un nouveau continent lointain on comprenne que ce nouveau continent est depuis longtemps caché en soi-même. Voilà pourquoi cette rencontre des hérésies prend la forme de retrouvailles fraternelles. François Bossière compte au nombre de ces rares personnes. Cette découverte est tout simplement prodigieuse, car elle est une condition préalable à la communication et au dialogue, de même qu’une condition propre à la diversité. Elle est aussi le paravent et l’amortisseur des oppositions et conflits.

Un précédent de pratique similaire réussie mérite d’être relevé, il s’agit de celui de Yeoh Mingpei bravant l’opinion publique en construisant la Pyramide du Louvre. Acte identique d’assemblage de cultures hétérogènes, météorite dans la mare. Comme par un remarquable fait du hasard, cette histoire s’est aussi produite entre les cultures chinoise et française (et même égyptienne), une même admirable histoire.

Un même effort se concrétise dans une autre série, celle des « Boîtes à l’Être ». Le matériau visuel de ce groupe de peintures est rapporté d’Andalousie, avec le blanc pour évoquer l’habitat et le jaune orangé pour la lumière solaire, le bleu devrait logiquement figurer la Méditerranée, mais il est peint ici comme la couleur de référence de la porcelaine chinoise. Cette adroite et furtive substitution cause une sensation de réalité et d’illusion simultanées, le temps et l’espace s’entrecroisent, giration cosmique, déplacement des astres. Usant des couleurs et structures espagnoles, l’artiste reconstruit les cours carrées pékinoises. Cette reconstruction n’est évidemment en rien visuelle ni logique, peut-être qu’il suppose ou révèle plutôt une homogénéité des deux, reconstruisant une passerelle encore inconnue pour les relier. Il donne une peau neuve à ce qui nous est familier, et c’est avec une part de jamais vu qu’il subvertit notre mémoire culturelle. Dans ce sens, François représente une direction pour la réflexion, et dans sa suite nous entrons dans la rude vie des pionniers, au cœur des innombrables traditions culturelles nous trouvons l’unité dans la diversité aussi bien que la diversité dans l’unité. Enfin, nous trouvons que l’hétérogénéité et l’homogénéité forment un inaltérable couple d’amants ; c’est dans le pillage mutuel qu’ils se modèlent l’un l’autre, et dans une interminable rancœur qu’ils vivent leur passion amoureuse, inséparables compagnons à jamais liés. La mondialisation et la diversité, les nations et le monde, l’énergie potentielle d’un lieu donné… ce n’est qu’en des périodes déterminées qu’ils peuvent accroître leur puissance. Mais le temps est à l’œuvre, tel se renforce, tel autre s’affaiblit, cette métempsycose se joue à nouveau.

François m’a offert deux CD qu’il aime écouter pour peindre. J’écoute à mon tour en imaginant la scène : danses bretonnes tressautantes regorgeantes de vie, blues swinguant au voisinage, ce grand et mince Français brandit le pinceau sur le papier Xuan pour y figurer la jarre romaine, cette émotion, cette scène, la géographie et l’Histoire, cultures et traditions « sept viandes et huit légumes » qui aussitôt s’enroulent, illumination, jubilation, nul ne sait où cela finira.

Je voudrais encore dire que François nous révèle une très grande liberté, il fait les cent pas entre différentes traditions en ayant l’air de flâner en toute tranquillité, et c’est bouleversant.

Ren Bai, Rédacteur en Chef du Journal de la Nouvelle Culture Changchun, décembre 2006

Traduit par Cheng Xiaomu

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