“ Ce petit pan de mur ”… blanc

Ainsi ce serait ça, la Peinture.

Le souvenir d’une table.

On aurait peint dessus. Posé les pots, les encres, les outils.

Il y aurait des taches, une protection, une enluminure, quelques traces de cire, ou de bougie,

des bésicles, de l’épuisement, l’indécise couleur de la bure anonyme, pieuse à pleurer,

sainte à vomir.

Et puis le mur debout.

L’élévation.

Le statut.

Comme cette série de singes se dressant dans l’imaginaire des hommes.

Jusqu’au fier bipède, formant délibérément “ Tableau ” de l’évolution.

 

Ou plutôt ce serait ça, le Tableau.

La chute pariétale. Un taureau crevé par l’orgueil du peintre qui l’accroche au mur

(voyez ce Bœuf de Rembrandt, cette Raie de Chardin) comme une offrande dérisoire

aux Mannes chamanes, une image autant de la Paroi que du sujet lui-même.

Il faut alors creuser, lisser, faire et défaire la peinture, reprendre et s’épandre,

gratter ce bout d’écran jusqu’au châssis, seule structure un peu certaine… avec le clou…

Dépeindre… Dépendre encore.

 

Mine de rien c’est de François que je parle.

Je l’ai vu travailler. Je l’ai vu de ses vieux murs de toile et d’huile, sédimentant l’Andalousie,

la Vallée des Merveilles, un pan de mer vertical vers L’Estaque, et, s’il fallait encore,

un portrait de jeune fille (les écoles, quoi…), trifouiller la mémoire, enfouir encore,

mais par-dessus, l’ombre creuse de la table, le blanc de l’improbable plan frontal, insolent, tentant de fuir les lignes qui l’enfoncent, et qui nous disent :  “ Je le tiens ”.

 

“ Fuir là-bas fuir ”… François lève l’encre.

Alors il y a la table. Le feutre lourd sous le papier de riz, les pots, quelques traces de cendre,

les macules.

Une longue silhouette debout, penchée, nerveuse et fluide. Un bambou.

L’encre traverse, imprime le feutre.

Le feutre est ce qui reste du mur. Ce ne sera pas retenu.

L’empreinte n’est plus support. L’empreinte se délaisse ou s’abandonne.

Et s’abandonne au geste le peintre,

à la joie le riz buveur, noire lumière, à l’espace le rouleau de papier, cette peinture de gauche à droite, de bas en haut.

Cet espace donné en dehors de lui-même, qui ne creuse plus, ne se reprend pas,

fait de son propre oubli l’oubli du geste qui le trace et qui d’un SIGNE s’évanouit…

Comme cette série de signes se dressant dans l’imaginaire des hommes… et formant délibérément MURAILLE

peut-être de CHINE.

Roland Buraud, peintre, Paris, mars 2004

Rencontre fortuite aux airs de retrouvailles

User de la simple expression « mi-chinois mi-occidental » pour expliquer la peinture de François Bossière, c’est manquer d’égards et d’attention envers son travail. En effet, il est riche d’éléments hétérogènes bien distincts qui se cherchent mutuellement, et leurs dialogues, voire leurs conflits sont rapidement effacés par cette généralisation hâtive.

Ma première expérience de lecture de ces oeuvres picturales tient de l’émerveillement, de la subite sensation d’une beauté saisissante. La secousse que suscitent en moi ces jarres de terre cuite traitées à l’encre légère est sans commune mesure avec le contenu que peut livrer une oeuvre courante ; l’authentique goût du pinceau-encre semble dominer l’image entière, les touches simples et librement « versées » tracent à grands traits et outrepassent la formation de la jarre romaine. C’est dans le placement des points d’encre que « l’intention précède le pinceau », les réserves restant imprégnées de volutes mélodiques, en plein dans l’attitude chinoise et l’aura orientale de la ressemblance spirituelle. Selon les propos de François lui-même « ces affinités ont quelque chose de souterrain, loin des apparences ». Qu’un non-Chinois puisse franchir ce pas, voilà de quoi ajouter à la vanité des descendants de l’Empereur Jaune. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Pour signifier que le spectacle ne fait que commencer, à l’autre bout de cette narration épique tout en finesse au cœur de l’encre, les hérésies commencent à prendre corps : un auroch de Lascaux charge à l’improviste, un coup de pinceau force brutalement une porte peinte en traits crus. Pourtant, l’éléphant n’a pas fait irruption dans le magasin de porcelaine, loin s’en faut, mais le « danger » et la tension brusquent les choses, l’image est tendue à bloc. Deux puissances antagonistes s’affrontent, se cherchent, se soupçonnent, se sondent, stupéfaites à la vue de l’étrangeté de l’Autre. Stephen Hawking nous dit que le temps est parfois sinueux, infléchi. Il s’infléchit maintenant pour de bon, alors même que l’espace s’étend et entre dans une phase de chaos et de secousses imprévues. François Bossière nous dit encore que l’encre « est le médium privilégié des humeurs passagères, des idées vagues qui éclatent comme des bulles, qui apparaissent et disparaissent aussi vite que l’écume ». C’est bel et bien l’encre qui a préparé le lit de noces de cette rencontre fortuite des hérésies.

Mais il faut souligner que cette présence d’éléments hétérogènes dans ces œuvres ne vise aucunement à nier les possibilités d’échange et de fusion, l’artiste écrit encore dans ses notes « Ma relation avec la culture chinoise était donc à la fois plus cachée et plus opérante que la fascination d’un lointain autre part. J’ai plutôt eu la sensation d’être déjà passé par là, c’était une confirmation plutôt qu’une révélation ». On peut aussi dire que la rencontre avec la culture chinoise a éveillé une sorte d’état d’être chinois dans le cœur de François. Mais je préfère placer cette description dans un véritable processus heuristique, qui ne relève pas seulement d’une heureuse rencontre avec une culture exotique. Ce processus indique en même temps un autre éveil : celui d’une pensée et d’un état d’être enfouis au plus intime. De fait, depuis la modernité les cultures occidentale et chinoise sont entraînées dans un processus permanent de découverte mutuelle, bien malgré les nombreux décalages et occasions manquées. On se heurte, on s’égare sur le chemin tout tracé des prescriptions de ses cultures d’origine, on porte d’autant plus spontanément les regards vers les lointains. Mais il est rarissime qu’en prenant conscience de la découverte d’un nouveau continent lointain on comprenne que ce nouveau continent est depuis longtemps caché en soi-même. Voilà pourquoi cette rencontre des hérésies prend la forme de retrouvailles fraternelles. François Bossière compte au nombre de ces rares personnes. Cette découverte est tout simplement prodigieuse, car elle est une condition préalable à la communication et au dialogue, de même qu’une condition propre à la diversité. Elle est aussi le paravent et l’amortisseur des oppositions et conflits.

Un précédent de pratique similaire réussie mérite d’être relevé, il s’agit de celui de Yeoh Mingpei bravant l’opinion publique en construisant la Pyramide du Louvre. Acte identique d’assemblage de cultures hétérogènes, météorite dans la mare. Comme par un remarquable fait du hasard, cette histoire s’est aussi produite entre les cultures chinoise et française (et même égyptienne), une même admirable histoire.

Un même effort se concrétise dans une autre série, celle des « Boîtes à l’Être ». Le matériau visuel de ce groupe de peintures est rapporté d’Andalousie, avec le blanc pour évoquer l’habitat et le jaune orangé pour la lumière solaire, le bleu devrait logiquement figurer la Méditerranée, mais il est peint ici comme la couleur de référence de la porcelaine chinoise. Cette adroite et furtive substitution cause une sensation de réalité et d’illusion simultanées, le temps et l’espace s’entrecroisent, giration cosmique, déplacement des astres. Usant des couleurs et structures espagnoles, l’artiste reconstruit les cours carrées pékinoises. Cette reconstruction n’est évidemment en rien visuelle ni logique, peut-être qu’il suppose ou révèle plutôt une homogénéité des deux, reconstruisant une passerelle encore inconnue pour les relier. Il donne une peau neuve à ce qui nous est familier, et c’est avec une part de jamais vu qu’il subvertit notre mémoire culturelle. Dans ce sens, François représente une direction pour la réflexion, et dans sa suite nous entrons dans la rude vie des pionniers, au cœur des innombrables traditions culturelles nous trouvons l’unité dans la diversité aussi bien que la diversité dans l’unité. Enfin, nous trouvons que l’hétérogénéité et l’homogénéité forment un inaltérable couple d’amants ; c’est dans le pillage mutuel qu’ils se modèlent l’un l’autre, et dans une interminable rancœur qu’ils vivent leur passion amoureuse, inséparables compagnons à jamais liés. La mondialisation et la diversité, les nations et le monde, l’énergie potentielle d’un lieu donné… ce n’est qu’en des périodes déterminées qu’ils peuvent accroître leur puissance. Mais le temps est à l’œuvre, tel se renforce, tel autre s’affaiblit, cette métempsycose se joue à nouveau.

François m’a offert deux CD qu’il aime écouter pour peindre. J’écoute à mon tour en imaginant la scène : danses bretonnes tressautantes regorgeantes de vie, blues swinguant au voisinage, ce grand et mince Français brandit le pinceau sur le papier Xuan pour y figurer la jarre romaine, cette émotion, cette scène, la géographie et l’Histoire, cultures et traditions « sept viandes et huit légumes » qui aussitôt s’enroulent, illumination, jubilation, nul ne sait où cela finira.

Je voudrais encore dire que François nous révèle une très grande liberté, il fait les cent pas entre différentes traditions en ayant l’air de flâner en toute tranquillité, et c’est bouleversant.

Ren Bai, Rédacteur en Chef du Journal de la Nouvelle Culture Changchun, décembre 2006

Traduit par Cheng Xiaomu

Eastern Culture Gone West

The implication of one of British l9th cen­tury writer Rudyard Kipling’s most famous quotations: “East is East, West is West and never the twain shall meet” is endorsed by con­temporary scholar Dr Samuel Huntington in his work The Clash of Civilizations, in which he asserts that future wars will not be between individual states and politi­cal unions but between differing civili­zations. Thankfully, there are many valid disputes to both these claims, most obvi­ous in the history of mutual admiration, respect and interchange between Eastern and Western culture.

There is an erroneous assumption in China that the complexity and extent of Chinese culture make it impossible for those in the West to appreciate it. Yet Eastern art had a profound influence on French impressionists Edouard Manet and Claude Monet, and Peking Opera was hailed as the ultimate performance art form by such master dramatists as Bertolt Brecht, Antonin Artaud and Arthur Miller.

French artist Roland Buraud has ex­pressed his fascination with the spirit of nature in Chinese paintings, and how Chinese artists capture it in a few strokes, making the blank space on a canvas as evocative as the painting itself. The show of Chinese ink and wash landscapes held by his contemporary, Francois Bossiere, in Beijing last April caused a consider­able stir within the capital’s arts circles. They were not only admiring of Bossiere’s skill, but also astounded at his deep perception of the Chinese aesthetic.

Says Zhao Qizheng, director of the State Council Information Office, “Cul­ture is the basis of understanding be­tween nations and peoples. Both China and Europe have a long history and bril­liant culture, but mutual understanding cannot occur overnight, only through continuous contact, discussion and dialogue at various levels.”

ZHANG HONG, China Today, vol. 54 No.7, 2005


Extraits du débat du 24 avril 2005 à la Today Art Gallery

Figure 34 Fan Di_an président du vernissage de la Today Art Gallery, Pékin, 2005

Figure 34 : Fan Di’an président du vernissage de la Today Art Gallery, Pékin, 2005

“ Si j’ai déjà écrit sur François Bossière sans l’avoir encore rencontré, c’est d’abord en raison de la qualité de sa peinture qui est hors du commun, mais aussi parce que les échanges entre la France et la Chine arrivent à un moment spécifique et que François Bossière se trouve parmi nous au juste moment. Ce que son art voudrait raconter c’est un processus de perception transculturelle et une expérience artistique hors du commun. Dans le rapport entre ses peintures à l’encre et à l’huile, nous trouvons le point de jonction des deux concepts artistiques. C’est à ce niveau que je ressens sa peinture, et de cette conjonction de l’esprit que j’interprète la signification de cette exposition. L’effort de François Bossière nous mène à dépasser notre “ souci ” chinois de modernité depuis le début du XXè siècle, et les frontières causées par les barrages culturels. Nous pouvons alors entrer dans un flux d’apprentissage et une saine interaction. J’ai une haute considération pour son langage artistique spécifique. Son “ barbouillage ” s’exprime autant entre la ressemblance et la non – ressemblance qu’entre la métaphysique et la forme. Chacune de ses œuvres porte un intérêt pour la réflexion”.

-Fan Di’an, Critique d’Art, Vice-Président de l’Académie centrale des beaux-arts de Chine

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Figure 35 : Avec le peintre Jin Zhilin sur le Plateau de Loess, juillet 2004

“ Ces œuvres de mon ami François depuis les années 80 nous permettent de tracer son itinéraire artistique et le processus de son auto-dépassement. Il peint de toute la grandeur cosmique, cela veut dire dans un sens l’occupation spatiale, incarnée dans ses “ boîtes à l’être ” ;  dans un autre sens l’immense énergie, car il sait intégrer l’épaisseur du sentiment à l’espace. Comme dans les peintures pariétales de Lascaux et de Chine,  il unit les couleurs primaires, l’énergie primitive et le sentiment cosmique dans sa peinture. Je suis étonné par cette profondeur de l’art de François.

Dans sa pratique de l’encre de Chine, il n’imite surtout pas. Il peint des jarres romaines de l’antiquité, symbole de la matrice de l’humanité, par lesquelles il remplace la géométrie grecque et celle de Picasso. Le quadrupède qui porte la jarre nous suggère nos anciens totems. L’encre “ séchée ”, deux ou trois traits qui ne ferment pas, la jarre devient vivante et mouvante comme l’union du Yin et du Yang. Cette union est bien l’origine de l’Univers, elle n’est pas uniquement chinoise. Chaque peuple a ses propres codes culturels, mais il y en a des communs pour la culture humaine. François Bossière l’a compris avant beaucoup d’autres, ce secret codé dans les façons d’utiliser le pinceau, si bien qu’il a su faire communiquer les deux genres artistiques.

-Jin Zhilin, Professeur à l’Académie centrale des beaux-arts de Chine, Chaire des Arts Populaires

Figure 36 Dans l_atelier de Cheng Dali, Pékin, 2007

Figure 36 : Dans l’atelier de Cheng Dali, Pékin, 2007

“Il y a peu d’artistes occidentaux qui savent pénétrer dans l’esprit de la peinture chinoise”, de même que peu de peintres chinois comprennent l’esprit de la peinture occidentale en essayant de l’associer à la peinture chinoise. A partir de la création de François Bossière, je vois l’aube de l’échange artistique au niveau de l’esprit entre la Chine et l’Occident”.

- Cheng Dali, Peintre à l’encre et Directeur du Groupe des Arts des Éditions du Peuple

“Est-ce que les expressions de l’art chinois peuvent communiquer avec celles de la peinture à l’huile ? Après avoir vu les œuvres de François Bossière, j’en trouve la possibilité. Mais quelle est sa méthode ? C’est de trouver le chemin vers la liberté de l’esprit chinois dans un état d’âme sensible. ”

Deng Pingxiang, Peintre à l’huile et Vice-Président de l’Association des Artistes du Hunan

Figure 37 Avec le calligraphe Zeng Laide et le poète Yang Lian, Londres, 2005

Figure 37 : Avec le calligraphe Zeng Laide et le poète Yang Lian, Londres, 2005

“ François Bossière a compris l’art chinois dans un état d’âme et une pénétration extrêmement sensibles. C’est le point le plus appréciable chez un artiste. Aujourd’hui, ce vernissage – débat est unique, car les philosophes et chercheurs en sciences sociales et autres domaines y participent avec le monde artistique, d’autant plus que de nombreux médias sont présents. Cela montre qu’étant un véritable artiste français il nous a touché avec sa création et ses réflexions sur l’art chinois. C’est une véritable réussite. Il est entré dans la peinture chinoise en rejoignant d’emblée Bada (Zhu Da). On a rarement rencontré hors de Chine un peintre comme François Bossière qui prend lui-même les choses en main pour se lancer dans une recherche en profondeur. J’ai connu quelques calligraphes français, mais en peinture chinoise, François est le premier a ce niveau d’excellence. Si le commencement se situe aussi haut, je crois que nous en aurons dans le futur deux, trois, et de plus en plus…. ”

Zeng Laide, Peintre et Calligraphe de l’Académie Chinoise de Peinture et de Calligraphie

L’exposition de François Bossière à Pékin passe au-delà du monde artistique en initiant les réflexions sur la compréhension humaine transculturelle.