La peinture de François Bossière, texte créateur de transculturalité

Les échanges culturels de ce projet des Années Franco-Chinoises fournissent aux deux pays une excellente occasion d’apprécier ensemble les cultures des uns et des autres dans un court laps de temps. Depuis l’ouverture de l’Année de la France en Chine, diverses expositions artistiques simultanées nous ont permis de connaître la richesse et la diversité de l’art français. Toute œuvre d’art montre non seulement son propre style mais aussi les traditions culturelles, les mentalités nationales et la riche compréhension des cultures, traditions et mentalités qui traversent l’œuvre. C’est bien à travers les compréhensions et les formes visuelles de la création artistique que les différentes cultures déclenchent les perceptions réciproques, de manière à permettre d’accéder à des compréhensions beaucoup plus profondes.

Mais, après avoir vu des grandes expositions d’art français institutionnel et historique nous souhaitions voir les créations des artistes d’aujourd’hui ; après avoir apprécié les fruits artistiques nourris de cette culture spécifique, nous souhaitions aussi voir les créations françaises qui ont un certain lien avec la culture chinoise. Comme s’il y avait quelque correspondance sous-jacente avec cette attente culturelle, comme pour y répondre secrètement et comme la surprise d’une rencontre fortuite et furtive, l’exposition personnelle de François Bossière est arrivée en Chine. Je m’en réjouis énormément. Ce que son art voudrait raconter c’est un processus de perception transculturelle et une expérience artistique hors du commun. C’est à ce propos que nous pouvons, sans l’avoir encore rencontré, considérer cet ami comme un envoyé spécial.

Les impressions que je viens d’évoquer étaient issues du premier coup d’œil sur sa documentation. Ce que son exposition offre aux spectateurs chinois c’est d’abord un accord musical généré par les tonalités des deux cultures. Nous pouvons ensuite y distinguer les niveaux de chaque partie formant une symphonie d’harmonies entremêlées. À mes yeux, la partie de peinture à l’huile montre d’abord l’excellence de sa propre culture artistique et la sensibilité de son âme. Cette culture personnelle est bien issue d’une maturation progressive dans la culture française. Bien qu’il soit pour nous difficile de définir cette culture française, dans l’esprit des Chinois la peinture française porte un caractère général de raffinement et d’élégance, mettant l’accent sur l’esprit et le sentiment. La peinture de François Bossière possède toutes ces qualités, la sensation qui se dégage de ses couleurs et de ses touches incarne précisément le caractère que nous venons d’évoquer. Et c’est en même temps une peinture contemporaine riche en concepts. Prenons pour exemple la série des Boîtes à l’être, il y exprime une expérience personnelle du rapport avec le monde extérieur – c’est à dire un “ espace ” spécifique. Comme si dans chaque tableau une “ présence ” était en train de percevoir ou d’expérimenter ses propres sensations et ses quêtes dans cet espace. Considérons François Bossière comme axe, l’espace tourne autour de lui, de telle sorte que le “ soi ” et l’ “ espace ” forment des relations de couples. Sa peinture est l’enregistrement de toutes ces relations. Cette façon créative de conduire la peinture par le concept ou d’intégrer le concept dans la peinture relève des fruits de sa singularité. Dans une époque où la peinture en tant qu’héritage historique doit faire face à de sévères défis, sa façon de peindre peut certainement apporter à ses homologues chinois des sources d’inspiration de grande valeur.

Dans cette partie de l’œuvre de François Bossière je distinguerais aussi trois caractères linguistiques. Tout d’abord, ses peintures mettent l’accent sur la manifestation visuelle de la structure, c’est l’avantage basique de la peinture occidentale moderne ; pourtant, dans ses œuvres, il utilise la couleur blanche ou laisse des blancs pour composer de nombreux “ espaces vides ”. Ceci donne beaucoup à réfléchir. Ces espaces vides estompent les limites entre la profondeur et la surface, créent un effet d’illusion, tantôt vrais tantôt faux. Ils font entrer le concept de l’espace dans le domaine de l’étrange et du merveilleux. Ils jouent simultanément un rôle de première importance dans la composition de la structure totale du tableau, et construisent des structures hors du commun tout en décomposant la réalité, produisant d’extraordinaires résonances qui se dégagent des rythmes et rimes du tableau. Il est permis de dire que la compréhension et l’usage des espaces vides par François Bossière atteint des horizons totalement neufs. Deuxièmement, sa peinture respecte la matérialité du médium, il garde intacte la fascination, le charme des couleurs et des textures. Il introduit ainsi dans son inspiration raffinée la simplicité du cœur, il s’ensuit qu’il est un peintre qui aime la nature, et face à la nature il conserve les phénomènes qui ressentent ou font ressentir le vivant. Sans imiter ni décrire les choses, il les a élevées, évoquant un sentiment profond envers la nature dans des formes abstraites. Enfin, les tableaux de François Bossière relèvent du sensoriel, nous pouvons le constater par sa touche. De même que dans la tradition de l’expressionnisme abstrait, sa peinture est une notation de hasards, faite de grands gestes impromptus. Que les couleurs soient épaisses ou diluées, par masses ou par lignes, les traces du pinceau sont toutes laissées sur le corps visible du tableau. Les touches nous mènent à éprouver avec lui la sensation de charge incontrôlable et l’aisance aérienne qu’il possède dans son processus de création.

En pointant l’“ espace vide ”, la “ texture ” et la “ touche ” comme trois caractères linguistiques de François Bossière je crains de mal interpréter ses œuvres. Je ne veux pas tomber dans une analyse superficielle de leurs formes, je voudrais simplement essayer de dépister ces trois caractères linguistiques comme “ signes culturels ”, et les réinterpréter dans une approche comparative des cultures. Si on entreprend cette tentative sous l’angle du corps de la peinture occidentale, ses formes possèdent les caractères de la peinture contemporaine et son style personnel vient de cette tradition, mais si nous relions ses “ espaces vides ” avec le “ Vide ” de la peinture traditionnelle chinoise, sa texture avec les “ cinq couleurs de l’encre ” et ses touches  avec les lignes chinoises, nous découvrons alors un François Bossière transcendant le corps de la peinture occidentale.

En effet, c’est un peintre français qui commence par imaginer la culture traditionnelle chinoise pour arriver à la combiner avec sa pratique. À côté des œuvres mentionnées ci-dessus, il nous mène vers ses œuvres sur papier xuan avec le pinceau-encre chinois. Nous n’avons pas à être surpris par un artiste étranger qui essaie d’utiliser les outils chinois, mais nous sommes forcés de prêter attention à sa compréhension et à son usage de la manière chinoise de peindre. Dans cette partie de ses œuvres il condense son excellente sensibilité aux couleurs à l’huile pour la replacer dans l’encre et peindre les subtiles différences de niveaux des “ cinq couleurs de l’encre ”. A l’instar des peintres chinois il utilise la “ soie brute ” comme ciel-terre en “ comptant des blancs pour des noirs ”, “ un trait pour dix ”, en “ gérant attentivement la composition ” “ pour atteindre à l’extrême finesse et à l’extrême infini ”, faire émerger l’“ esprit ”, le “ souffle vital ”, l’“ âme ” de l’image. En ce qui concerne le maniement du pinceau, il “ écrit ” sa peinture avec d’autant plus d’aisance et d’“ oubli ” ; non seulement là où arrive le pinceau apparaît le sens qui continue d’exister lorsque le pinceau s’interrompt, mais ce pinceau d’un artiste cosmique et expérimenté a su pénétrer le papier en profondeur… Tout cela ne peut plus être simplement considéré comme une imitation et une transmission du genre chinois par un peintre étranger, mais bien comme une compréhension et une inspiration profonde des concepts et des méthodes de cette tradition artistique. Ses œuvres qui ont l’allure de celles de Mu Xi ou de Bada, sont emplies de l’esprit du Chan stimulé par la “ représentation ”, de la “ franchise de tempérament ” à partir du “ fortuit ” pour atteindre la “ nature ”. Voici donc un homme hors du commun qui se distingue des autres – de deux genres, la peinture occidentale et chinoise.

Son exposition nous procure ainsi un “ texte ” pour connaître la création transculturelle et nous laisse apercevoir un nouvel horizon historique des échanges entre les cultures française et chinoise. Ne nous attardons pas dans une relecture des influences de l’art français sur la Chine, en ce qui concerne l’influence de l’art chinois sur la France, nous pouvons constater une tendance possible qui est en train de réparer la coupure historique des échanges. Le XVIIè siècle était celui de la “ fièvre des objets chinois ”. La chinoiserie influençait les arts décoratifs, notamment la porcelaine, la tapisserie, l’ébénisterie. Au XVIIIè, Watteau, peintre de cour, peignit des paysages chinois ; Boucher représenta même la vie quotidienne en Chine. Plus importante, l’influence de l’art des jardins classiques chinois sur les jardins français qui a laissé jusqu’à aujourd’hui des paysages et des édifices à visiter et à habiter. Mais ces échanges artistiques historiques concernaient d’abord les arts décoratifs d’un quotidien prosaïque, se situant au niveau d’une culture matérielle. C’est seulement aujourd’hui que l’art chinois tisse ses liens avec la France au niveau de la culture spirituelle et que ses concepts et sa manière peuvent rencontrer l’essence de l’aspiration culturelle des artistes français. L’exposition de François Bossière est un modeste exemple, d’où émerge pourtant un nouveau commencement de la perception réciproque.

Alors que j’essayais de décrypter sa peinture, j’ai reçu la lettre de son épouse Yu Shuo, ethnologue. Elle y qualifiait cette exposition de “ pratique spécifique d’art transculturel ” et considère son art comme une combinaison sino-occidentale “ sans double fardeau culturel ”. C’est en effet seulement dans une condition de perception culturelle “ sans fardeau ” que François Bossière trouve ce genre d’état sous le pinceau, état acquis à la fois de la “ nature ” et de la “ culture ” . J’approuve également sa proposition de profiter de cette exposition pour organiser un débat sur les types ou les genres d’art, le dépassement et l’invention, le rapport entre la réflexion et le “ sans idée ”. Les questions qu’elle a évoquées sont des problématiques majeures auxquelles fait face la création artistique de différents pays qui se trouvent dans le champ élargi des échanges culturels. Il faut que les artistes questionnent leurs pratiques, il faudrait aussi que les théoriciens résolvent ces questions au niveau de la pensée. C’est à ce moment que François Bossière est venu parmi nous et son exposition offre un espace de discussion. Il y a là l’opportunité d’un dialogue de l’humanité où tout le monde est “ présent ”.

Fan Di’an

Professeur et Président de l’Institut Central des Beaux-Arts de Chine

Pékin, avril 2005

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