Préface:Régénérativité transculturelle

Pinceau nomade est une invitation à l’exploration de l’âme, à voyager avec François par le véhicule de l’art. Entre les pôles de l’Eurasie vous allez décoller, atterrir, voir le flux des nuages, écouter les ruisseaux montagnards, méditer jusqu’à l’éveil. Suivez-le pour retrouver le dernier pâturage où il a campé, allumez le feu de camp pour manier le gros pinceau dans la résonnance des souffles. Parler, bavarder, discuter, en levant les verres à Dionysos et au fou calligraphe Huai Su.

Les encres et les chromotopies émergent à la fois dans leur rapprochement et leur éloignement à l’infini, dans leurs trajectoires asymptotiques, comme les flux sans forme apparente des phénomènes cosmiques, ou encore Fantaisie chromatique et fugue de Bach ou Montée et descente de M. C. Escher. Éternel voyageur, sa destination est inaccessible, pour autant il ne renonce jamais.

Comme les marins épuisés par les embruns et bourrasques qui sèment leur progéniture dans leurs havres de brefs repos, François est voué à générer sur la toile et papier Xuan (ses havres) ses créatures, leurs perchoirs ou autres habitats. Elles apparaissent confusément, puissantes ou fragiles et face à la menace d’écrasement, elles préfèrent mourir debout que vivre soumises. Sa série d’encres Grimaces fait apparaître ce monde estropié et en miettes, pour se moquer de l’âpreté du destin et contrecarrer le mal sordide. Il a de même solennellement inventé, en tant que Dataire du Collège de ‘Pataphysique, le discours d’Ubu sur le Plateau de Lœss (voir dans ce livre l’entretien sur China.com). En agissant à contrepied dans cette ère chaotique et confuse, il part à la recherche d’une parcelle de Terre fraîche, aspire à explorer les mystères de l’ordre cosmique, là où l’instinct vital se présente sous des formes imprévisibles.

Alors si lointain et profond, tout cela n’a pas grand-chose à voir avec les trois tenaces notions de la modernisation conçue au milieu du 18e siècle : «culture», «race» et «nation». Ce que François veut, c’est l’indéfinissable, ni de Chine, ni d’Occident, ce que nous appelons « régénérativité transculturelle » : subvertir la perspective, construire la profondeur par les jeux de la couleur et les variations d’épaisseur, « renoncer à la ligne d’horizon et laisser le regard se déplacer avec aisance dans toutes les directions »[1]. Les lourdes et pâteuses peintures à grands thèmes, de composition trop centrées, ne parviennent pas à se démarquer de celles des régimes totalitaires, ni des panneaux publicitaires actuels au service de la «prospérité»  commerciale. Il refuse les trop grandes figures mais aussi les artistes Noir, blanc, gris[2] qui se contentent d’une sorte de résistance passive et d’une profondeur feinte. Si nécessaire, il emploie son excellent sens de la couleur pour que la surface picturale à l’endroit approprié devienne juste assez éclaircie et transparente. La plus ancienne lumière et la force de la vie sont réimplantées, la pierre, la jarre, la « boite à l’être » habitée, l’homme et les plis de l’univers…, si naturels qu’ils prennent au dépourvu.

Membre du Centre Français de la Couleur, François côtoie des chromatologues mais aussi des biologistes ou des astrophysiciens autant que ses pairs peintres. Sans couleur ou sans chant les êtres vivants ne s’accouplent pas ;  la vie se multiplie dans la reliance comme le fait comprendre Edgar Morin. Cette grande épopée a commencé dès les premiers êtres vivants il y a des milliards d’années, interprétée par François avec la métamorphose de l’image et sa surprenante série Chromotopies qui subvertissent nos habitudes visuelles. Elles succèdent aux formes particulières de maisons ibériques se chevauchent dans leur propre ombre, à la jarre antique moelleuse qui déborde du cadre robuste et s’étend sur la paroi. La main qui garde en mémoire le travail de l’encre sur papier Xuan est à l’aise pour répandre à l’huile le clair-obscur et la structure, en transposant les « cinq couleurs » de l’encre qui jouent entre la dureté et la douceur.

Le peintre disparaît modestement derrière les œuvres, pas d’affectation, pas d’artifice. Il rejette la proposition et refuse le symbolisme. La peinture tient par elle-même, la vie émerge par elle-même. Le peintre est devenu l’Autre de son œuvre, Duchamp n’a-t-il pas dit il y a déjà longtemps que le regardeur complètera l’œuvre ? François invite avec déférence les personnes sensibles à transhumer avec lui dans une mystérieuse plaine de couleurs. Sur le chemin, les chants sont mélodieux ou tragiques, ils battent des rythmes clairs ou sourds, résonance harmonique. Les citadins ne peuvent-ils plus voir les étoiles? Ils ne distinguent plus les vaches des moutons? Craignent-ils les lacs et forêts? Ils ne savent plus fouler la terre nourricière? Oublient-ils la sagesse des ancêtres? Ont-ils perdu la nature de la sincérité? Efforçons-nous donc de bien peindre et de bien voir la peinture, afin de nous débarrasser de l’impatience, de l’antipathie, de l’avarice, du narcissisme, des pulsions meurtrières rampantes et de leurs consternants passages à l’acte. Ralentir et « écouter voir », l’instinct lui-même se métamorphose en poème. Du désenchantement l’homme est ramené au divin…

Dans un troisième espace situé entre les pôles eurasiatiques, que j’ai considéré comme une « zone liminale » au-delà des structures, François a établi son propre langage pictural. Cette zone est imprécise, hors de nos grilles de lecture, ce qui lui confère une prodigieuse flexibilité et intégrabilité.  Façonnée dans le communitas les cultures y sont « spectaculairement remodelées» (Prieto-Arranz). Les différents systèmes culturels autonomes s’y rencontrent et sont configurés en un «auto-système » hétérogène doté de capacité d’inclusion mutuelle. Les nouveaux facteurs sont presque automatiquement générés et régénérés comme des hybrides spirituels de la transculturalité. La transculturalité subvertit les arbitraires dogmatiques tels que la rigide séparation des départements d’étude de peinture à l’huile et de la peinture à l’encre dite « nationale », malheureusement confirmé par le proverbe chinois « La barrière du métier est une montagne infranchissable ». Grâce à la générativité transculturelle « l’élève dépasse le maître », le transculturel surpasse les cultures et génère d’innombrables  chef d’œuvres.

Ainsi, regarder et lire le travail du peintre «français» nécessite non seulement une sensibilité esthétique et une réflexion philosophique, mais aussi de s’affronter au défi de l’existence : briser le mécanisme de la distinction qui ne voit que les arbres sans la forêt, et ressentir la similitude issue de la bio-expérience humaine. Le transculturel appartient aux biens communs de l’humanité après une longue ère de divulgations mutuelles de secrets entre civilisations. C’est une attitude qui se base sur l’empathie. L’empathie (en grec ancien signifiant l’affection physique, la passion, la partialité) est «la capacité de comprendre ou ressentir ce que l’autre personne éprouve de l’intérieur de son cadre de référence, à savoir, la capacité de se placer dans une autre position» (Définition Bellet et Maloney). Quand on est de nouveau atterré par l’effroyable massacre de Nice, après l’indignation, je dois dire que l’humanité a besoin aujourd’hui plus que jamais de sentir dans le monde intérieur de notre «autre moi», pour reconnaitre la réalité symbiotique transculturelle. Cela nous oblige à dépasser les formes culturelles, les frontières nationales et les origines ethniques, afin d’accepter sincèrement l’unique communauté humaine, d’aimer la vie et prendre soin de notre « Terre-Patrie » (Morin).  Je me rappelle de la cérémonie d’hommage aux victimes des attentats de Paris. Les gens n’ont pas chanté une chanson de vengeance guerrière, mais Quand on n’a que l’amour de Jacques Brel : ” Quand on n’a que l’amour / Alors sans avoir rien / Que la force d’aimer / Nous aurons dans nos mains / Amis le monde entier “.

La pratique transculturelle de François nous inspire à prendre la route de retour de l’homme culturel à l’homme écologique.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         Ce livre est aussi composé de manière nomadique, il va et vient du début à la fin entre le français et chinois, les deux contenus n’étant pas tout à fait identiques. Les première et deuxième parties, «Pinceau nomade (…) – textes de François Bossière», et «Artistes, lettrés, critiques…» sont quasiment les mêmes. Par leurs perceptions les amis chinois et français expriment leurs appréciations, réflexions et attentes. Les entretiens médiatiques et les débats-conférences constituent un volume de texte dont nous n’avons pu traduire qu’une partie. Les images sont principalement d’œuvres de François et de ses rencontres avec des amis, entre le texte et elles il y a illustration mutuelle.

Ce livre est constitué de fruits cultivés et soignés collectivement. En tant qu’auteure, traductrice, éditrice et compagne de François, je profite de cet espace pour remercier le Professeur Fan Di’an, Président de l’Académie centrale des beaux-arts de Chine (CAFA) et ancien Directeur de National Art Museum of China,  qui a préfacé ce livre de même que les catalogues des expositions de 2005 et 2007 à Pékin, soutenant toujours la cause transculturelle et appréciant chaque nouvelle étape artistique de François. Je remercie les amis qui conversent affectueusement avec nous quotidiennement et ont livré leur pensées aux débats desquels nous avons beaucoup appris, rappelant ainsi un dicton chinois « une bonne conversation vaut mieux que dix ans de lecture ». Leurs réflexions, les œuvres et les écrits poétiques et philosophiques de François contribuent à former ce livre de haute qualité aux niveaux réflexif, académique et de l’esprit. Toutes les traductions sont réalisées par des amis bilingues qui s’y sont volontairement proposés. Je dois les plus vifs remerciements à Cheng Xiaomu, Sun Jianping, Laurent Liang Shuang, Inès Huang Ye, Qiu Yinchen… Je tiens aussi à remarquer la contribution de Zhang Sen, très jeune peintre ; de ses deux œuvres jaillit la précieuse apparition d’une force primordiale. Il était un peu excité et a dit, “pour la première fois je suis cité dans le livre”. Je tiens particulièrement à remercier ma précieuse amie de jeunesse, Zhang Hai’ou, éditrice en chef ; sans ses exhortations et sa rigueur ce livre n’aurait pas vu le jour. Qiao Tianbi et He Yuting l’ont minutieusement conçu et édité, en plus de la relecture entreprise par Zhou Yi et Daisy Tang Ju. Ce livre mérite d’être collectionné, pour le plaisir du regard et de l’esprit.

François reste solitaire, il se cache souvent dans son jardin secret. Je suis très curieuse, mais n’ai jamais essayé d’en pousser la porte, pour ne pas perturber son monde. Aujourd’hui, il l’a entrouverte pour accueillir nos lecteurs qui pourront peut-être y planter un jeune arbre.

Yu Shuo,

Hong Kong, 8 Juillet 2016

Corrigé après l’attentat de Nice le 14 Juillet

[1] Voir ci-après « Entrée en peinture ».

[2] Titre d’une exposition présentée en 2007 à la Beijing Today Art Gallery en même temps que celle de François.

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